Ali Oâssou Naït Laydi (1890–1969)nommé Ali Oaâbabou : Figure d’autorité et gardien des caravanes de la Haute Moulouya


Dehors, le vent de l’Atlas gronde et fige la terre sous un froid tranchant. À l’intérieur, le temps semble avoir suspendu sa course. Les pieds posés au-dessus d’une chaufferette où rougeoient des braises incandescentes, Aâmi Aâssou O’nbarch contemple un portrait d’époque, une relique rescapée de l’année 1932. Son regard, embrasé par une affection mêlée d’un regret pudique, se pose sur les traits fiers de l’homme au vêtement blanc brodé.
Me serrant la main avec la ferveur de ceux qui transmettent un trésor immatériel, il me confie à voix basse :
« Tu sais, mon fils, Oh Mohmd Obrahim… Cet homme, qui est ton grand-père, était un commerçant caravanier hors pair ! C’est lui qui ordonnait la marche du monde entre nos montagnes. Il organisait la caravane, la menait d’Outat à Fès, puis d’Outat au Tafilalet. Il était le bouclier du convoi, le maître des pourparlers, celui qui choisissait les garants de notre vie et de nos biens au plus fort de la tempête, à l’ère de la siba. »
« Cet homme à l’allure seigneuriale, ancré dans la mémoire collective de la Haute Moulouya, n’est autre qu’Ali Oâssou Naït Laydi, (Ali Ben Assou Ben Said Ben Mbarek Naitlaydi Ben Omar Ladidioui), connu et respecté sous le nom d’Ali Oaâbabou.«
Sur le plan historique et socio-économique, l’Atlas oriental constituait un espace de transition pastoral et géographique hautement stratégique. À la fin du XIXe siècle et à l’aube du XXe siècle, cette sous-région devint le théâtre de flux transhumants incessants et de compétitions intertribales aiguës pour l’accès aux ressources vitales : les points d’eau, les pâturages d’altitude (agdals) et le contrôle des axes de circulation marchande reliant les oasis du Tafilalet aux grands centres urbains et confessionnels du Nord du Royaume.
Pour réguler ces tensions et pallier l’absence d’institutions étatiques directes, le paysage politique s’articulait autour d’alliances confédérales séculaires. Au pivot de cette architecture géopolitique figurait le pacte des Aït Yafalman. Fondée au XVIIe siècle pour endiguer la poussée expansionniste de la confédération saharienne des Aït Atta, cette alliance est demeurée, tout au long de la période de la Siba (le territoire de l’insoumission fiscale), le principal vecteur de l’équilibre des forces et de la diplomatie coutumière dans l’arrière-pays montagneux.
Sollicité pour éclairer ces dynamiques, Aâmi Aâssou O’nbarch déploie une fine description des structures logistiques de l’époque, articulées autour de deux concepts cardinaux :
- Le paradigme de la Siba : Contrairement aux lectures coloniales réductionnistes assimilant la Siba à une anarchie primitive, cet état de dissidence face au Bled el-Makhzen (gouvernement central) représentait une autonomie politique rigoureusement structurée. Si les tribus manifestaient une allégeance spirituelle indéfectible envers le Sultan en sa qualité d’Amir al-Mouminin, elles rejetaient l’impôt temporel. La régulation sociétale reposait alors sur l’Azref (le droit coutumier amazigh) et la légitimité des assemblées de notables (Jmâa).
- d’une corporation saisonnière militarisée: La direction de ce convoi était confiée à un « président des marchands », un titre d’élite honorifique et managérial assumé par Ali Oaâbabou.
Dans l’exercice de cette charge, Ali Oaâbabou cumulait des prérogatives régaliennes fondamentales :
- La maîtrise stratégique : La définition des itinéraires et la logistique à travers des reliefs accidentés et des territoires parfois hostiles.
- L’autorité diplomatique : La négociation des droits de passage et l’activation du système de la Ztata, un contrat coutumier de protection payant adossé à l’honneur des tribus traversées.
- Le commandement sécuritaire : Le recrutement sélectif des conducteurs et des protecteurs armés (aztâts) chargés d’assurer l’inviolabilité des personnes et des cargaisons.
Lors de l’implantation des autorités du Protectorat français dans le cercle de Midelt aux alentours de 1917, l’administration coloniale appliqua les principes de la politique indigène théorisée par Lyautey. Celle-ci consistait à s’appuyer sur les structures de commandement autochtones et les élites traditionnelles afin de stabiliser la région à moindre coût tout en respectant le tissu coutumier.
Sous le commandement du Caïd Ali de la puissante tribu des Aït Izdeg, Ali Oaâbabou vit ses fonctions de régulateur des flux commerciaux reconnues et pérennisées par le nouvel ordre scriptural. C’est précisément dans le cadre de cette officialisation administrative que son portrait fut exécuté en 1932 par un opérateur mandaté. Cette œuvre anthropologique et officielle était destinée à figurer sur sa carte de laisser-passer, un sauf-conduit indispensable pour franchir les postes de contrôle militaires et perpétuer le grand négoce trans-atlasique.
À travers les volutes de vapeur du verre de thé et les confidences recueillies au coin du feu, l’histoire d’Ali Oâssou Nait Laydi s’affranchit de l’oubli. Ce portrait de 1932 ne montre pas seulement un visage aux traits affinés par l’ascèse de la montagne et la rigueur du désert ; il immortalise la figure d’un authentique seigneur du Sud. Ali Oaâbabou demeure le symbole d’une époque charnière où l’honneur, la parole donnée et le sens du bien commun étaient les seules monnaies capables de tracer un chemin de paix à travers l’insoumission de l’Atlas.

