Le Cheikh et le Moqadem : figures de mémoire au cœur de Midelt

Portrait du Cheikh Hsaine ou Hsiko, figure historique d'Ait Izdeg à Midelt

Le soleil de Midelt écrasait le paysage de sa lumière blanche, mais sous l’abri, l’air restait frais. Une odeur de thé à la menthe flottait doucement, mêlée à celle de la laine, de la poussière et du bois ancien. 3ami Aâssou O’nbarch nous reçoit avec cette simplicité grave des hommes qui portent en eux davantage que leur propre histoire. Entre deux verres de thé, la conversation glisse naturellement vers ces figures d’autrefois dont le souvenir, malgré les années, continue de traverser les mémoires.

3ami Aâssou O’nbarch s’avança vers nous avec cette calme dignité des anciens qui portent la mémoire d’un pays sans avoir besoin de grands discours. Une fois assis, le verre de thé posé entre nous, je lui demandai :

— Parle-nous du Cheikh, 3ami Aâssou.

Un silence s’installe. Non pas un vide, mais une pause pleine de respect, comme si le nom lui-même appelait la retenue. Puis il répond, d’une voix lente et recueillie :

— Tu parles de notre défunt Cheikh, Hsaine ou Hsiko ? Que Dieu lui pardonne et fasse de sa tombe un endroit spacieux et lumineux.

À partir de là, ce n’est plus seulement un homme qu’il évoque, mais tout un monde. Hsaine n’était pas un simple responsable administratif. Il était une présence. Une silhouette d’autorité dans la poussière du quotidien. 3ami Aâssou le décrit avec précision : les yeux gris, perçants, le visage buriné par le soleil et les années, la djellaba immaculée, les babouches blanches, et cette razza de lin fin — le hayati — qui achevait de lui donner l’allure d’un homme de rang, d’un homme que l’on reconnaît avant même qu’il ne parle.

Dans son récit, on comprend vite que la fonction ne se réduisait pas à un titre. Le Cheikh devait être choisi avec soin par des hommes qui connaissaient les familles, les alliances, les équilibres fragiles de la tribu. Il fallait un homme d’expérience, un homme influent, capable de tenir ensemble deux mondes : celui de la population, avec ses coutumes et ses mémoires, et celui du Makhzen, avec ses exigences et sa discipline.

— Le Makhzen, dit 3ami Aâssou, c’est une longue histoire. Un long processus par lequel l’allégeance est devenue obéissance.

Cette phrase résume à elle seule toute la profondeur du système ancien. Car le Cheikh n’était pas seulement un relais. Il était un lien. Il faisait passer la parole, les ordres, les décisions, mais aussi les plaintes, les tensions, les besoins. Il connaissait le terrain. Sans lui, le Caïd avançait à moitié aveugle. Sans lui, l’administration perdait sa prise sur la réalité.

Mais le Cheikh ne pouvait rien sans son Moqadem. Le Moqadem n’était pas seulement un auxiliaire ; il était l’homme du terrain, celui qui donnait un visage concret à l’autorité. Là où le Cheikh incarnait la fonction, le Moqadem en portait les pas. Il avançait dans les ruelles, traversait les douars, entrait dans les maisons, observait les silences, recueillait les nouvelles avant qu’elles ne deviennent des affaires. Il était cette présence discrète sans laquelle rien ne pouvait vraiment remonter, rien ne pouvait vraiment descendre

Dans les campagnes d’autrefois, il connaissait les familles, les tensions, les deuils, les naissances, les départs. Sa force ne venait pas d’un pouvoir visible, mais d’une connaissance intime des hommes. Il était une mémoire vivante, une cartographie humaine que nul registre écrit ne pouvait remplacer. Il voyait les petites fractures avant qu’elles ne deviennent des ruptures : un différend autour d’une source, une querelle familiale, une rumeur qui enfle.

Le Cheikh représentait la voix de l’ordre, le Moqadem en était le souffle quotidien. Le premier donnait la direction, le second assurait la présence. Le premier reliait l’administration au territoire, le second reliait l’administration aux vies.

Aujourd’hui, les structures ont changé. Les khalifas de caïds ont pris la place des figures d’autrefois. Le vocabulaire administratif s’est modernisé, les cadres ont évolué, les textes ont fixé d’autres formes de gouvernance. Mais en écoutant 3ami Aâssou, on comprend que quelque chose d’essentiel subsiste : la mémoire d’une autorité humaine, enracinée, visible, capable de parler aux hommes avant de leur parler en droit.

Le Cheikh d’autrefois appartient à l’histoire, certes. Mais dans la mémoire de Midelt, il continue de vivre comme vivent les grandes figures de la parole orale : non pas dans les archives, mais dans les voix qui se souviennent.

Med Ait Laydi Midelt le 11/12/2017

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